LE CANADA BORDÉ PAR TROIS OCÉANS


Journal intime, le trois janvier 1960


Me voilà une fois encore l'oreille à la radio à attendre que commence mon émission favorite en cette longue nuit d'hiver. Les longues nuits nordiques ne cesseront jamais de me charmer même après tant d'années. On devrait voir la lumière du jour bientôt mais en attendant c'est l'obscurité, mais aussi les étoiles, la lune, les aurores boréales et Radio Canada. Somme toute, des bons compagnons!

Judy est couchée même s'il est encore tôt. Elle fait comme tous les gens de son peuple. Elle dit que seuls les blancs vivent selon des horaires et non selon le soleil. Elle a raison bien sûr, comme dans la plupart des cas même si je ne lui dit pas toujours. Je savais pourtant fort bien que j'avais trouvé à qui parler lorsque je l'ai rencontrée il y a 25 ans aujourd'hui.

J'étais à cette époque un jeune écossais plein de fougue qui rêvait de faire fortune en moins de deux ans et de prendre sa retraite dans un château des Highlands. Je n'ai cependant pas trouvé d'or ou du moins pas du genre que je cherchais et j'ai dû devenir trappeur afin de survivre. Ce travail m'aurait sans doute coûté la vie si je n'avais rencontré Judy avec qui je me suis marié peu de temps après. C'est elle et sa famille qui m'ont appris à vivre des ressources de ce pays et à respecter l'équilibre des choses: Remettre ce que l'on prend. C'est simple mais si facile à oublier.

Les années ont passé bien vite, sans qu'il ne me vienne l'idée de vouloir vivre ailleurs. Mes amis sont ici, éparpillés sur des centaines de kilomètres mais on garde malgré cela le sens de la communauté. Et je remercie le ciel ou plutôt Bombardier, ce Québécois pour le skidoo: Cet engin nous permet de couvrir quatre fois plus de distance qu'auparavant en plein hiver.

Nous gardons le contact grâce à Radio Canada et nous nous réunissons à Whitehorse ou à Watson Lake à l'occasion. Entre temps, on se fit à Bert, Georges et aux autres pilotes pour vaincre l'isolement. À bien y penser, c'est assez typique de ce pays: Une poignée de gens fiers de leur identité vivant sur un territoire immense.

Tout est possible dans ce pays et surtout ici dans le Nord. Je suis sûr que les gens s'en rendront compte de plus en plus à l'avenir. Tant que je ferai partie de cet avenir, que Judy dormira dans la pièce à côté et que Radio Canada sera en ondes, je serai un homme heureux.