LA COLONISATION DE L'OUEST

 
BARBARA
10 juin 1968. Cette entrevue est un projet pour la classe de Mme Johnson. M. Joe Krychuk nous parle de la colonisation de l'Ouest canadien.
M. Krychuk, vous avez vécu comme un vrai pionnier quand vous êtes arrivé au Canada avec votre famille?

JOE
Tu sais, tu peux m'appeler Joe! Oh moi j'étais pas vraiment un pionnier, mais mes parents oui! Ils étaient bien courageux. Imagine! Ils ont laissé leur maison et ils ont presque fait le tour de la terre avec tous leurs biens sans oublier mes trois soeurs et moi! On est arrivé à Québec en 1904 sur un bateau plein d'immigrants. Les douaniers parlaient tous le français et l'anglais et nous, que l'ukrainien! On se sentait plutôt perdus! Mais ça nous a pas empêchés d'obtenir le visa qui nous ouvrait les portes du Canada! Notre destination était Lloyminster en Saskatchewan. Je t'avoue qu'on avait pas la moindre idée où c'était par rapport à Québec et c'est par pure chance qu'on a pris la route vers l'Ouest, sans doute parce que tout le monde en faisait autant!

BARBARA
Comment était l'hiver des Prairies dans ce temps-là, M. Krychuk?

JOE
Appèle-moi donc Joe, petite, comme tout le monde.

BARBARA
D'accord monsieur.

JOE
Crois-moi si je te dis qu'on ne sait pas ce que c'est d'avoir froid tant qu'on a pas vécu dans une cabane en Saskatchewan pendant tout un hiver. J'en frissonne encore! On se blottissait les uns contre les autres et chacun tirait de son côté pour avoir le plus de couvertures. Comme j'étais le plus jeune, je me pelotonnais entre mes soeurs qui, potelées qu'elles étaient, Dieu merci, me tenaient un peu plus au chaud! Mais au matin, le froid était partout. La couverture craquait au moindre mouvement car vois-tu, elle était gelée!

BARBARA
Vous avez eu froid comme ça pendant beaucoup d'hivers?

JOE
Non, seulement pendant les premières années et même là, on ne se plaignait pas. Ce pays nous enchantait. Mes parents disaient qu'on avait trouvé la terre promise après un bien long voyage et que les blés s'étaient refermés sur nous pour nous empêcher de faire demi-tour! Ils blagaient comme de raison, mais chose certaine, jamais on aurait eu une belle propriété comme ça dans les vieux pays. On a construit une belle ferme avec une immense grange. Je peux encore voir les grands champs de blé onduler sous la caresse du vent. Quels beaux souvenirs de jeunesse!

BARBARA
Votre famille vivait toute seule? Vous aviez des voisins?

JOE
Disons qu'il fallait marcher longtemps pour leur rendre visite! Sérieusement, on était pas les seuls colons dans la région, loin de là. Des milliers de familles sont venues s'installer dans l'Ouest canadien. Nos voisins venaient de tous les pays d'Europe et même de plus loin encore. Je me souviens de la famille Bartov qui venait d'un village près de St Petersbourg en Russie, des Pyra dont la fille Yolanda la belle polonaise m'a fait pousser bien des soupirs, des Larsen venus de Suède. On parlait tous des langages différents et beaucoup ne savaient ni lire ni écrire mais ça nous empêchait pas de communiquer ni de travailler ensemble. C'est une leçon dont ta génération pourrait bien profiter.

BARBARA
Et les autochtones et les Métis, M. Krychuk?

JOE
Joe, appèle-moi Joe.

BARBARA
Excusez. Mme Johnson dit qu'ils n'étaient pas très contents d'avoir à vous donner leurs terres. Vous vous entendiez bien avec eux aussi?

JOE
Absolument! Notre ferme était à côté d'une immense réserve et un de mes meilleurs amis était un Métis. On s'entendait très bien malgré que c'est vrai que je n'avais pas de contact avec ses parents. C'est bien des années plus tard qu'il m'a expliqué pourquoi ses parents ne voulaient pas avoir affaire aux colons. Il disait que son peuple avait lutté pour se faire attribuer son territoire et qu'il avait même déclaré la guerre au gouvernement pour faire valoir ses droits. On doit souffrir de voir des étrangers s'emparer d'un territoire qu'on pense être à nous. Je lui ai dit que les immigrants et les Métis avaient quand même beaucoup en commun puisqu'on partageait le même amour pour cette terre. Je ne sais pas s'il m'a jamais vraiment compris.

Alors, as-tu tout ce qu'il te faut pour ton projet?

BARBARA
Je crois que oui. Merci beaucoup M...euh, merci beaucoup, Joe.

JOE
Tu vois, ce n'était pas si difficile que ça!